À l’heure où l’érosion de la biodiversité risque d’effacer sans bruit le vivant, l’anthropologue Vanessa MANCERON sonde la pratique naturaliste, un art qui apprend à voir, reconnaître et habiter autrement les mondes végétaux et animaux.
Pourquoi avoir choisi pour objet d’étude les naturalistes amateurs ?
La question du rapport à la nature m’intéresse depuis toujours. Elle est importante et très débattue. La critique du monde moderne met en avant le fait de voir la nature comme une ressource inépuisable dans laquelle puiser à l’envi. Dans les interstices de cette modernité, il existe pourtant des formes d’attachement et de relations complexes à la nature que je cherche à explorer. Nombreux sont les modernes à passer à côté des êtres qui les entourent sans les observer, ni même les voir, or ce n’est pas le cas des naturalistes amateurs ou professionnels, héritiers de l’histoire naturelle. Dans le contexte d’effondrement de la biodiversité, de pollution environnementale généralisée et de changement climatique, ils empruntent un chemin qui mérite d’être écouté et mis en lumière.
Quels enseignements retenir ?
Ils nous rappellent que la nature a le droit d’exister pour elle-même et mérite notre considération. Ceci est d’autant plus crucial au vu des boucles de dépendances qui lient tout le vivant, sur lesquelles repose notre survie commune. C’est grâce aux naturalistes qu’on a pu prendre la mesure du déclin en cours, par le recensement des présences et absences d’espèces sur leur territoire. Sans eux, la 6e extinction serait passée inaperçue. C’est pour cette raison que je les ai appelés les « veilleurs » : ils rendent visible des êtres, qui, sinon, resteraient non décelés, non nommés, donc inexistants dans notre paysage mental.
En quoi l’émerveillement est-il essentiel chez les naturalistes ?
Ils entretiennent une relation de respect avec la nature, fondée sur la connaissance et une passion qui les anime leur vie durant. Souvent, le déclencheur est la rencontre avec un animal ou une plante qui les émerveille par son apparence ou son comportement. Ils se précipitent dans des guides d’identification ou des atlas pour le ou la nommer. Se noue un lien indéfectible avec cette catégorie d’êtres, et il n’est ensuite définitivement plus possible de regarder la nature comme une étendue muette et indifférenciée. N’ayant pas fait l’expérience de l’apprentissage naturaliste, j’ai mis du temps à m’expliquer cet émerveillement, qui est un puissant levier d’action en faveur de l’environnement. Sans devenir expert, chacun peut gagner à observer le monde alentour et à s’en étonner. Les autres vivants ont des manières d’être et de faire fascinantes dès lors qu’on prend le temps de les admirer pour ce qu’ils sont et pour leur différence.
Vanessa MANCERON,
Anthropologue Directrice de recherche au CNRS, Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative, Autrice de Les veilleurs du vivant, éditions La Découverte, 2022
La pratique naturaliste est immersive. Elle happe dans l’univers de celui qui est observé. Tradition européenne héritée du 18e siècle, elle exige patience, attention aux détails, et fait tant appel à un savoir de terrain que livresque. Si l’histoire naturelle a été marginalisée fin 19e, les naturalistes sont aujourd’hui nombreux partout sur la planète. Depuis une dizaine d’années, beaucoup de jeunes y viennent, peut-être poussés par les inquiétudes de notre époque. Le mouvement contemporain des Naturalistes des Terres propose d’aller au-delà du partage de données en s’engageant pour des milieux en danger. Ses membres se mobilisent pour inventorier des espèces rares sur des territoires sujets à des projets d’aménagements destructeurs, dans le but d’y faire obstruction. Cette démarche participe à la reconnaissance de la nature comme un commun, et à sortir d’une logique d’appropriation individualiste et d’accaparement de la vie pour des intérêts économiques privés.
Actualités de BFC Nature
Retrouvez l’article détaillé « Les savoirs naturalistes : un régime de connaissance dans les interstices de la modernité» de Vanessa MANCERON (p.151) dans le n°41 de la Revue scientifique BFC Nature. Vous pouvez commander l’exemplaire en vous abonnant aux 2 numéros de l’année 2025 en allant sur www.bfcnature.fr, à contact@bfcnature.fr ou au : 03.86.76.07.36.