Devant la biodiversité qui s’érode dans l’oubli, la mémoire des pêcheurs rappelle un cours inférieur de la Loue empli de vies.
Pourquoi vouloir évoquer la basse vallée de la Loue d’autrefois ?
Cela permet d’évoquer la notion d’amnésie écologique qui masque parfois l’effondrement en cours de la biodiversité. Pourtant, cet effondrement se produit à une telle vitesse qu’il est perceptible à l’échelle d’une vie. Mes propos se fondent sur mes souvenirs, sur des cahiers de pêche familiaux, et sur des documents d’archives. J’ai connu la Loue, rivière qui m’est chère, à une époque où elle était encore dans un état biologique qualifiable de « correct ». Il me semble donc important de témoigner sur ce qui a été, car il demeure cependant des choses à protéger, malgré le décalage du référentiel qui est advenu. À ce sujet, je suis admiratif face aux plus jeunes animés par l’envie de bien faire pour sauvegarder ce qui reste de ce milieu aquatique. Mais peut-on éviter de reproduire les mécaniques politiques et administratives qui ont mené à ce triste résultat ?
Quelles différences vous frappent entre le passé récent et le présent ?
En 1960, la basse Loue était une rivière à truites, à ombres, poissons exigeants recherchant fraîcheur et oxygène. Sa richesse biologique était stupéfiante, tant par la diversité que par la densité et la taille des poissons. Mais modifications du lit de la rivière, pollution généralisée et changement climatique amènent aujourd’hui à un terrible constat : la rivière paraît vide de poissons. Même les espèces les moins exigeantes se sont raréfiées. Il ne reste guère plus que le Silure glane. Les « froidières », ces flux d’eau glacées ressentis par les pêcheurs même en été, semblent s’être évanouies avec l’abaissement de la nappe alluviale qui s’est déconnectée de la rivière. Et la moyenne des températures estivales a grimpé de 17,5 °C dans les années 1970 à 25 °C, voire plus.
Quels sont les effets de ces transformations pour le territoire et ses habitants ?
Jadis paradis des amateurs de nature et de pêche qui attirait des visiteurs y compris étrangers, la basse Loue ne constitue désormais plus un argument d’attractivité touristique. Traditionnellement, toutes les familles profitaient de la rivière, mais les proliférations de cyanobactéries et autres présences microbiennes indésirables qui se sont répétées ces dernières années ont mis fin aux baignades, et la Loue est peu à peu sortie de la tête des habitants du territoire pour ne devenir qu’un souvenir.
Jean-Philippe MACCHIONI,
Naturaliste et Réalisateur de documentaires animaliers
Les pêcheurs passionnés sont de minutieux observateurs de la rivière. Dans les années 1960, à une période où cela n’était pas encore si évident, certains, comme mon oncle Claude Macchioni, voyaient clair dans les dangers qui menaçaient la Loue. On se trouvait dans la fameuse bascule d’après-guerre où il fallait nourrir la France. Se sont alors opérés des changements dans les pratiques agricoles et un grand mouvement pour gagner des terres. En opposition aux projets d’effacement des méandres et d’enrochement, l’alerte lancée par l’Union des associations de pêche et pisciculture de la basse Loue a parfois semé le doute au sein de la haute administration de l’époque quant aux bénéfices escomptés, au regard des coûts financiers et écologiques. Mais cela n’a pas suffi à stopper ces projets, qui ont causé les dégâts que l’on sait. Et les terres caillouteuses prises dans le lit majeur de la Loue n’ont, sans surprise, pas fait des merveilles pour les cultures.
Pour en savoir plus
Retrouvez l’article détaillé « Basse vallée de La Loue » de Jean-Philippe MACCHIONI (p.70) ainsi que les actes des 20e Rencontres BFC Nature dans le n°41 de la Revue scientifique BFC Nature.
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